La question du cannabis et de la conduite fait l’objet d’un fort débat en France, autant sur le plan scientifique que légal. Entre perception de risque parfois minimisée, sévérité du cadre juridique et évolution de l’usage médical ou bien-être du cannabis, il est essentiel de s’appuyer sur les études disponibles et les textes officiels pour comprendre ce qui est réellement en jeu en matière de sécurité routière.
Le cadre légal français : tolérance zéro pour le THC au volant
En France, la loi est extrêmement stricte concernant l’usage de stupéfiants et la conduite. Le cannabis contenant du THC (tétrahydrocannabinol) est considéré comme un stupéfiant au sens du Code de la santé publique. Le principe est celui de la tolérance zéro : toute trace de THC dans l’organisme, même en l’absence de signe d’ivresse, constitue une infraction.
Les principaux textes applicables sont :
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Code de la route, article L235-1 : « Le fait de conduire un véhicule […] après avoir fait usage de substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni de deux ans d’emprisonnement et de 4 500 € d’amende. » Le texte ne fixe pas de seuil minimal de concentration, contrairement à l’alcool.
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Code de la route, article L235-2 : prévoit une aggravation des peines en cas de cumul alcool + stupéfiants, ou en cas d’accident ayant entraîné blessures ou décès.
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Code de la route, article R235-2 : détaille les modalités de dépistage, en particulier l’usage des tests salivaires.
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Décret n°2016-1152 du 24 août 2016 : généralise le recours au dépistage salivaire et encadre la procédure (prélèvement, confirmation par analyse sanguine, etc.).
En pratique, cela signifie que :
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La seule présence de THC détectable dans le sang ou la salive suffit à caractériser l’infraction, indépendamment de l’état réel d’altération des capacités.
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Il n’existe pas, en France, de seuil légal de THC comme c’est le cas pour l’alcool (0,5 g/L de sang, ou 0,2 g/L pour les jeunes conducteurs) ou dans certains pays pour le cannabis.
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Le conducteur peut être verbalisé même plusieurs heures après la consommation, alors que l’effet subjectif du produit a disparu mais que le THC reste détectable.
Sanctions encourues pour conduite après usage de cannabis
Les peines prévues par la loi sont lourdes et peuvent être encore renforcées en cas de circonstances aggravantes.
Les sanctions de base, prévues à l’article L235-1 du Code de la route, sont :
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Jusqu’à 2 ans d’emprisonnement
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Jusqu’à 4 500 € d’amende
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Retrait de 6 points sur le permis de conduire
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Suspension du permis (jusqu’à 3 ans, voire davantage en cas de récidive)
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Possibilité d’annulation du permis et interdiction de le repasser pendant une durée fixée par le tribunal
En cas de cumul alcool + stupéfiants (L235-1 et L234-1 du Code de la route), les peines peuvent aller jusqu’à :
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3 ans d’emprisonnement
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9 000 € d’amende
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Peines complémentaires : confiscation du véhicule, stage de sensibilisation, travaux d’intérêt général, etc.
En cas d’accident ayant entraîné des blessures graves ou un décès, le fait d’avoir consommé du cannabis devient une circonstance aggravante au regard des articles 221-6-1 et 222-19-1 du Code pénal. Les peines peuvent alors atteindre :
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Jusqu’à 10 ans d’emprisonnement et 150 000 € d’amende en cas d’homicide involontaire avec stupéfiants et alcool.
Ce que disent les études : cannabis, performances de conduite et risque d’accident
Sur le plan scientifique, les effets du cannabis sur la conduite sont principalement liés au THC, la principale molécule psychoactive. Le CBD, fréquemment utilisé dans un cadre de bien-être, sans effet « planant » significatif, doit être distingué du THC, mais il peut interagir avec ce dernier ou avec d’autres médicaments.
Les études internationales et françaises montrent que le cannabis :
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Altère la perception et le temps de réaction : la capacité à évaluer les distances, les vitesses et le temps disponible pour effectuer une manœuvre est diminuée.
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Réduit l’attention partagée : difficulté à gérer simultanément plusieurs sources d’information (rétroviseurs, panneaux, piétons, véhicules).
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Modifie la coordination motrice : mouvements moins précis, trajectoire parfois moins stable, surtout à doses élevées.
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Peut induire une somnolence ou une hypovigilance, particulièrement avec certaines variétés riches en THC ou en cas de consommation répétée.
Selon le rapport collectif de l’INSERM « Cannabis : quels effets sur le comportement et la santé ? » (2014) et plusieurs méta-analyses internationales (p. ex. Asbridge et al., 2012, BMJ; Rogeberg & Elvik, 2016, Addiction), le risque principal est une augmentation du risque d’accident, estimée en moyenne :
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Entre 1,3 et 2 fois le risque de base pour un conducteur sobre, selon le niveau de consommation et l’intervalle depuis la prise de cannabis.
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Un effet particulièrement marqué pour les jeunes conducteurs, qui cumulent manque d’expérience et moindre perception du risque.
Une étude française emblématique est celle de l’INSERM et de l’IFSTTAR (accidents mortels de la circulation, projet SAM, publiée notamment dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire, BEH n°31-32, 2011) qui a montré que :
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La présence de THC dans le sang du conducteur multiplie par environ 1,8 le risque d’être responsable d’un accident mortel.
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Le cumul alcool + cannabis multiplie ce risque par plus de 15.
Ces données ont fortement inspiré le législateur français dans la mise en place d’une politique de dépistage systématique lors des accidents corporels graves, ainsi que dans le renforcement des sanctions.
Durée des effets du cannabis et temps de détection
Un des points les plus mal compris par le grand public concerne la différence entre :
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La durée des effets psychotropes (sensation de « planer », modification de la perception, etc.)
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La durée de détection du THC dans l’organisme (sang, urine, salive).
En général :
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Les effets psychoactifs d’un joint riche en THC durent de 2 à 6 heures, selon la dose, la voie d’administration (fumée, vaporisation, ingestion), la tolérance individuelle et le contexte.
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Les capacités de conduite peuvent rester altérées de manière subtile au-delà de la phase de « pic », en particulier sur la vigilance et l’attention.
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Le THC et ses métabolites peuvent être détectés dans le sang et la salive jusqu’à plusieurs heures, voire plus de 24 heures pour certains usagers réguliers, même lorsque la personne se sent totalement « redescendue ».
Des rapports comme ceux de l’European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addiction (EMCDDA) soulignent que chez les consommateurs chroniques, le THC peut être détecté dans le sang plusieurs jours après la dernière prise. Or, la loi française ne s’intéresse pas au « niveau d’altération », mais à la seule présence de THC.
En pratique, cela veut dire qu’un usager occasionnel ayant fumé un joint le soir peut encore être positif au test salivaire le lendemain matin, même s’il ne ressent plus d’effet. Chez un usager régulier, ce délai peut être encore plus long.
Cannabis médical, CBD et conduite : un cadre encore flou
L’usage médical du cannabis, sous des formes standardisées (huiles, préparations orales, vaporisation contrôlée), fait l’objet d’une expérimentation en France depuis le décret n°2020-1230 du 7 octobre 2020, encadrée par l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). Cette expérimentation porte sur des patients atteints de pathologies graves (douleurs neuropathiques, certaines formes d’épilepsie, soins de support en oncologie, etc.).
Plusieurs points importants pour la conduite :
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Les médicaments ou préparations à base de cannabis médical peuvent contenir du THC, du CBD ou un mélange des deux, avec des dosages précis.
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En présence de THC, le produit entre dans la catégorie des stupéfiants au sens du Code de la route, indépendamment de son usage médical.
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Les patients doivent être clairement informés par leur médecin des risques d’altération de la vigilance et de l’impact potentiel sur la conduite.
Concernant le CBD (cannabidiol), l’arrêté du 30 décembre 2021 et l’arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (affaire C‑663/18, 2020) ont clarifié en partie la légalité de la commercialisation des produits à base de CBD ne contenant pas de THC ou seulement des traces (limite réglementaire de 0,3 % de THC dans la plante de chanvre au niveau européen).
Toutefois :
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Un produit à base de CBD mal contrôlé peut contenir des traces significatives de THC et provoquer un test positif.
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Certaines doses de CBD peuvent induire une somnolence chez certaines personnes, en particulier en association avec d’autres médicaments sédatifs (benzodiazépines, opioïdes, antihistaminiques, etc.).
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Le principe de précaution reste recommandé : éviter de conduire lors des premières prises de CBD, ou en cas de sentiment de fatigue accrue.
Pour les personnes suivant un traitement au cannabis médical, une discussion individualisée avec le médecin prescripteur est indispensable. D’un point de vue légal, la seule présence de THC reste répréhensible, même si celui-ci provient d’une prescription médicale.
Recommandations de sécurité pour les usagers
Au-delà du strict cadre légal, les données scientifiques permettent de dégager plusieurs recommandations prudentes pour limiter les risques routiers liés au cannabis :
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Éviter totalement de conduire dans les heures suivant une consommation de cannabis riche en THC, surtout si vous êtes peu habitué, fatigué ou sous d’autres médicaments.
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Ne jamais combiner alcool et cannabis avant de prendre le volant : l’augmentation de risque d’accident est très importante et largement documentée.
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Être conscient de la variabilité individuelle : la même quantité ne produit pas les mêmes effets chez tout le monde, et les usagers chroniques peuvent sous-estimer leur altération.
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Se méfier des délais : l’absence de sensation de « défonce » ne signifie pas absence de THC dans l’organisme, ni capacité de conduite intacte.
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Si vous utilisez du CBD, privilégier des produits de qualité, analysés, avec certificats de teneur en THC, et éviter de conduire si vous ressentez une somnolence ou un ralentissement.
Pour les personnes intéressées par le cannabis dans une démarche de santé (douleur chronique, anxiété, troubles du sommeil, etc.), il est utile de rappeler que :
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L’automédication avec des produits riches en THC achetés hors circuit médical expose à des risques légaux importants en matière de conduite.
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Un accompagnement médical, lorsqu’il est possible (dans le cadre de l’expérimentation du cannabis médical ou d’études cliniques), permet un suivi plus précis des effets sur la vigilance et les capacités cognitives.
La France a fait le choix d’un cadre juridique particulièrement sévère, fondé sur la présence de THC plutôt que sur un seuil d’altération. En parallèle, les études scientifiques montrent un risque réel, bien que modulé par la dose, la fréquence d’usage, l’âge, l’expérience de conduite et les associations avec d’autres substances. Dans ce contexte, s’informer précisément sur les effets du cannabis, sur la loi et sur les recommandations de prudence est essentiel pour concilier, autant que possible, santé, usage encadré et sécurité routière.
